Phantom Manor : d’un pays à un autre, d’une musique à une autre.

             Dans les années 50, lors de la création du Disneyland originel, Walt Disney imagine une attraction de type walkthrough (parcours scénique pédestre), ayant pour thème une maison hantée. Les premiers designers travaillant sur le projet imaginent une maison délabrée et effrayante, alors que Walt Disney ne veut pas d’un élément en mauvais état. Dave Smith rapporte dans Disney A to Z, the official encylcopedia, (5e édition) : « [ …] mais Walt Disney voulait garder l’extérieur en bon état, qu’il fallait laisser les fantômes s’occuper de l’intérieur». L’attraction a été par la suite dupliquée au Magic Kingdom floridien en 1971 et à Tokyo en 1983, avec trois scènes supplémentaires.

         Il n’y a pas d’histoire pure pour Haunted Mansion. Le script, écrit par X. Atencio, évoque deux éléments principaux : la maison abandonnée avec une séance de spiritisme et un bal fantomatique, et un cimetière humoristique où les résidents s’amusent. En 2006, une mise à jour a été réalisée par la suite afin d’incorporer une séquence avec une veuve noire dans la scène du grenier. De plus, lors de la construction de l’attraction, des panneaux indiquaient qu’il se préparait « une maison de retraite pour fantôme du monde entier ». Cet élément n’est, par contre, pas développé dans l’attraction. 

            Le scénario originel comporte onze scènes :

-La file d’attente, comportant des éléments annonçant l’attraction et des hommages à ses créateurs (comme Marc Davis).
-Le foyer, la première pièce de l’attraction, qui sert de point d’attente aux stretchtrooms.

-Les strecthrooms : il s’agit d’une pièce qui s’étire afin de dévoiler des tableaux, initialement rassurants, qui annoncent la mort de personnages. Enfin, un orage fait apparaître un pendu au plafond.
-La galerie des portraits : dans le même esprit que les stretchrooms, les portraits deviennent effrayants et peu rassurants lorsqu’il y a des éclairs. Cette galerie amène à l’embarquement vers les wagons individuels, les doombuggies (la voiture du condamné).
-Le couloir sans fin et différents salons.
-La séance de spiritisme : Madame Leota, un esprit dans une boule de cristal, raconte une prophétie appelant les fantômes et autres êtres surnaturels à tenir une fête en musique.
-La salle de bal.
-Le grenier, expliquant qui est Constance Hatchaway, la « veuve noire » qui a tué ses cinq maris. Avant la mise à jour de 2006, aucune information n’était disponible sur ce personnage devenu central.
-Le balcon puis le cimetière : sur ces deux scènes, on découvre la continuité du bal. Chaque fantôme est dans une situation humoristique où il joue de la musique ou se divertit.
-Le couloir aux miroirs : après un retour dans le manoir, trois fantômes, les hitchhiking ghosts, font « du stop », et se joignent au visiteur dans son doombuggy.
-La crypte : il s’agit de la scène permettant de « retourner au monde réel ». Le personnage de Madame Leota, transformé en mariée, demande une dernière fois au visiteur s’il désire rester parmi les fantômes.

   Les parcs français et hongkongais proposent chacun une version proche ou éloignée de Haunted Mansion. En France, l’attraction se nomme Phantom Manor. L’ambiance et l’histoire ont été modifiées afin de convenir au public européen, la version américaine ne lui étant pas adaptée.

   L’histoire raconte le désespoir de la fille du propriétaire du manoir, après que son mari ne se soit pas présenté et que ses parents soient morts dans la mine leur appartenant. De plus, un nouveau personnage, Phantom, suit les visiteurs au cours de l’attraction : il apparait une première fois décharné et évolue de manière humaine durant le parcours. Son rire, enregistré par Vincent Price, est omniprésent dans l’attraction. A l’inverse, la mariée se décompose et devient squelette progressivement, jusqu’à la fin du parcours. L’attraction est liée au Big Thunder Mountain, l’attraction de type mine train, et au land de Frontierland. Ainsi, le scénario s’éloigne de la version américaine : malgré la présence des personnages de la mariée et de Madame Leota, l’attraction s’éloigne de l’aspect humoristique initial, mais s’approche plutôt d’une atmosphère tragique et mélancolique. De plus, l’attraction française développe ou modifie certaines scènes de la version américaine :
-les stretchrooms insistent sur le personnage de la mariée et de son innocence qui disparait à travers le narrateur et les tableaux.
-les salons proposent une salle de musique au lieu d’un cercueil dans la version américaine.
-Madame Leota appellent les esprits à venir au bal pour la mariée, et non plus à faire une simple fête.
-le grenier se transforme en un boudoir où la mariée pleure.
-la scène américaine du balcon, liée au cimetière, devient le cimetière de la demeure dans la version française.
-le cimetière américain devient une ville fantôme du far west où les squelettes et cowboys se côtoient.
-la scène des Hitchhiking Ghosts est transformée dans un premier temps par une représentation de la mariée totalement décharnée puis par une apparition du Phantom dans les miroirs.
-Une scène supplémentaire et optionnelle a été ajoutée à la sortie du bâtiment. Il s’agit d’un cimetière où sont présentées les tombes des parents de la mariée, un tombeau sans nom et des tombes humoristiques, rendant hommage aux imagineers ayant participés à l’élaboration de l’attraction.


L’attraction hongkongaise propose quant à elle la visite du manoir d’un explorateur qui a ramené des objets mystiques.

   L’attraction est accompagnée par la chanson Grim Grinning Ghosts, composée par Buddy Baker sur des paroles de X. Atencio. Elle a pour but de « rassurer » le visiteur de voir apparaître une ambiance « joyeuse » dans un monde fantomatique, et que cet endroit macabre est au final un lieu de fête et de convivialité.

  La mélodie est très simple, se basant sur les arpèges des accords, et composée de trois carrures de quatre mesures. La tension et l’instabilité de la mélodie provient de l’utilisation de la quarte augmentée dès première carrure (la – ré#), puis de la quinte diminuée sur la deuxième carrure, avant de se reposer sur une cadence parfaite sur la dernière carrure. Par exemple, pour la première strophe :

  Afin de correspondre à leurs atmosphères respectives, Grim Grinning Ghosts a été totalement revue par le compositeur John Debney pour Phantom Manor. La différence majeure est l’utilisation de l’orchestre symphonique agrémenté d’un ensemble de jazz, un choeur d’enfants et une soliste soprano par John Debney contre un orgue, un ensemble de jazz, des cloches tubulaires et un piano dans la version américaine.

    La musique de la version américaine évolue et se densifie tout au long du parcours :


-la file d’attente, le foyer, la galerie des portraits et les salons exposent la mélodie de Grim Grinning Ghosts, jouée pas l’orgue et les cloches tubulaires. Cela provoque une atmosphère pesante, mais introduit calmement l’ambiance de l’attraction. De l’extérieur, cette orchestration donne une sensation d’écho à l’ambiance régnant dans le bâtiment (le bal et la fête).
-la séance de spiritisme utilise le même accompagnement musical, à la différence que des éléments diégétiques, principalement des instruments de musique, réagissent au discours de Madame Leota.
-la salle de bal propose une musique diégétique. L’organiste joue Grim Grinning Ghosts à trois temps (tempo de valse), afin d’accompagner les danseurs. Cette valse macabre a ses points d’appuis décalés et des accords dissonants, comme un piano désaccordé, renforcent cette atmosphère malsaine.
-un piano seul sonne dans le grenier, afin de montrer le côté intime et vide de la pièce.
-à partir du balcon, jusqu’au retour dans le manoir, l’ambiance de fête est caractérisée par l’ensemble de jazz. Le même accompagnement résonne durant toute la scène. Cet accompagnement est ponctué d’éléments diégétiques, tels que des apparitions de fantômes ou des mécanismes.
-enfin, le couloir aux miroirs et la crypte réutilisent la musique initiale, afin d’annoncer le retour « à la vie » et laissent sonner, comme un écho, Grim Grinning Ghosts.

   Phantom Manor a la particularité d’avoir un minimum de dialogue. Ainsi, l’histoire est racontée par la musique. Seules les scènes du foyer, de la galerie des portraits et la séance de spiritisme ont des dialogues : les deux premières scènes sont en français, la troisième scène est en français et en anglais. La musique dominante peut se justifier par la présence d’une mixité des nationalités, et devient donc un langage universel. Contrairement à la version américaine, chaque scène a sa variation de Grim Grinning Ghosts, avec une orchestration qui évolue avec l’histoire. De plus, des transitions entre certaines scènes ont été ajoutées sans utiliser le thème de la chanson :


-la file d’attente est un écho de Grim Grinning Ghost, joué par une boite à musique de manière éloignée. De plus, pour accentuer l’ambiance fantomatique, des voix ont été enregistrées, et un effet de réverbération a été ajouté.
-la musique du foyer, à trois temps, propose le thème de la chanson dans le registre grave, avec un contrechant des cordes, de la flûte, ainsi que des vocalises d’une voix féminine. Elle annonce les événements à l’intérieur du bâtiment : un bal avec la valse et une femme tourmentée.
-la stretchroom propose un narrateur français, et, contrairement aux Etats-Unis, une musique accompagnant l’action. L’atmosphère mystérieuse s’installe avec un ostinato chromatique des cordes et du glockenspiel. Le mickeymousing est très présent dans cette scène : la voix de femme apparait quand on parle de « la douceur et l’innocence de la jeunesse » ; l’élément perturbateur, annoncé au mot « Hélas ! » amène les violoncelles et contrebasses qui font un trait descendant. Plus le narrateur donne des détails peu rassurants, plus l’orchestration s’intensifie, plus l’atmosphère devient inquiétante. Ensuite, l’orgue, que l’on retrouve par la suite durant le parcours de l’attraction, reprend le chromatisme. Lorsque le visiteur apprend qu’il est bloqué dans la pièce (« […] Par où sortir ? J’ai bien peur que vous ne soyez contraints de me suivre. »), l’ostinato s’arrête, pour amener un nouveau motif, composé d’appels de trompettes, que l’on peut comparer aux trompettes du jugement dernier, annonçant la mort ambiante et le pendu au plafond. La scène se termine par un son d’éclair, avec l’effet de lumière synchronisé, et la voix de femme, doublée par les trompettes, accentue la tension présente dans la pièce avec la vision du pendu au dessus du visiteur.
-la galerie des portraits est une simple musique d’ambiance avant l’embarquement, où le narrateur décrit le lieu et invite le visiteur à faire l’attraction. Cette scène est musicalement comparable avec les Etats-Unis, où la musique est très simple et très discrète, avec une orchestration intime et un accompagnement minimal, accentuant les temps.
-les salons gardent cet accompagnement et insistent sur la voix de la femme, qui chante le thème de Grim Grinning Ghosts et des variations. L’orchestration évolue selon l’endroit où on est situé : par exemple, on entend le piano jouer plus fort le thème seulement lorsqu’il est à la portée de vue du visiteur.
-la séance de spiritisme met en avant le discours de Madame Leota. On entend le thème de Grim Grinning Ghosts en écho, et l’accompagnement est composé de brefs motifs ou modes de jeux des violons et des bois, afin de renforcer l’ambiance mystérieuse et mystique de la scène.
-l’ambiance musicale de la scène de bal est un mélange de sons extra-musicaux (avec l’orage et le rire du Phantom) de la voix de la femme, de l’orgue et de l’orchestre symphonique. L’orchestre symphonique, qui joue tutti, accompagne et appuie l‘atmosphère tragique de la scène, tandis que l’orage, le rire, la voix de femme et l’orgue font partis intégrant de l’attraction et sont diégétiques.
-le boudoir est la dernière scène se situant dans la maison. C’est aussi la dernière ambiance musicale à trois temps. L’orchestration contraste avec la scène précédente, où l’on passe d’un tutti forte à une musique sortant d’un gramophone accompagné par un instrument imitant une boite à musique, provoquant une atmosphère très intime.
-La transition avec l’extérieur se fait grâce un bruit de vent et le rire du Phantom. Ainsi, la transition entre l’intérieur à trois temps et l’extérieur à quatre temps ne se fait pas brusquement. La scène du cimetière est uniquement composée de sons extra-musicaux, et l’arrivée dans la ville fantôme, symbolisée par une descente (vers la mort) et l’apparition de cercueils et squelettes, est accompagnée de traits descendants aux cordes, reprenant les harmonies de Grim Grinning Ghosts et certains motifs de la mélodie, mais qui sont brusquement coupés par les traits descendants.
-La scène de la ville fantôme, se situant au far west, est un mélange de l’orchestre symphonique et d’un piano bar, avec les différents extra-musicaux accompagnant la scène (coups de feu, un squelette musicien, un homme qui boit, une partie de cartes…). Même si l’atmosphère est plus macabre que la version américaine, on y retrouve la même ambiance : des fantômes font la fête et vivent comme des mortels. On retrouve aussi les bustes chantants et l’unique interprétation des paroles de Grim Grinning Ghosts. Enfin, l’accompagnement musical est unique à toute la scène, seuls des éléments diégétiques l’accentuent.
-Le retour au manoir, avec le passage devant la mariée et le couloir au miroir, est composé par de la voix de femme accompagnée par un choeur d’enfant, donnant une ambiance plus calme, intime et innocente.
-Enfin, le retour à la « réalité » et l’arrivée au débarquement se fait grâce à des glissandi des cordes provoquant une rupture avec les ambiances précédentes.
-Le couloir vers la sortie utilise la même boucle musicale que le foyer. Tout comme dans la version américaine, on peut considérer ce couloir comme un retour à la réalité, l’histoire et le monde des morts commençant dans la stretchroom et finissant au panneau annonçant le débarquement. Ainsi cette boucle est un écho de ce que le visiteur a vécu dans le manoir.

En cadeau, cette version live de la version française de Grim Grinning Ghosts :

Ainsi, la musique de Haunted Mansion est descriptive, réagissant en fonction des événements, et composée de trois boucles musicales. La musique de Phantom Manor est narrative : elle raconte l’histoire, accentuée par des éléments diégétiques. Les versions commerciales des musiques de Haunted Mansion et Phantom Manor marquent cette
différence : dans l’album The Legacy Collection : Disneyland (2015), la version proposée garde cette idée de trois grandes parties musicales (orgue dépouillé / orgue enrichi / jazz), et seuls les chanteurs changent au fil de la musique. Dans les différents albums commercialisés par Disneyland Paris, seule la musique est présente. A aucun moment les voix présentes dans l’attraction (Madame Leota, Phantom, les bustes chantants) n’apparaissent dans cette version. Cette version marque la différence entre les deux attractions et le désir de Walt Disney Imagineering de raconter une histoire, même flou, pour la version européenne.

 Comme sources, pour cet article : 

    -l’interview de X Atencio, par Jérémie Noyer, retranscrite dans Entretiens avec un Empire, Rencontres avec les artistes Disney, volume III (2012).

    -l’article sur Haunted Mansion par Dave Smith, dans la 5e édition de Disney A to Z, the official encyclopedia.

   –2 vidéos Youtube, pour les versions américaines et françaises de Grim Grinning Ghosts, tirés des albums Walt Disney Records The Legacy Collection : Disneyland et The Best of Disneyland Resort Paris.

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