Discoveryland : le rétro-futurisme et la science-fiction jusque dans sa musique.

« Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et sera accompli »
Jules Verne

Discoveryland est la version européenne du Tomorrowland des Magic Kingdom. Initialement, le land représentait la vision que l’on se faisait du futur à l’époque de la construction du premier parc en Californie, en 1960. Ce land devait être régulièrement mis à jour, afin d’être en avance sur son temps, et ne pas proposer un « futur-présent » imaginaire. La couleur dominante est le blanc, dans un style épuré.


Le projet de Discoveryland est de proposer au visiteur la vision que l’on se faisait du XXe siècle au XIXe siècle, à travers les différentes oeuvres de Jules Verne ou H.G.Wells, en y ajoutant des références à d’autres époques, avec Léonard de Vinci. La conception de ce land s’écarte donc de l’idée de base des Tomorrowland¸ en mettant en scène un monde imaginé au XIXe siècle. Tim Delaney, l’imagineer en charge de la conception de ce land, voulait développer un lieu hors du temps. Il cite l’exemple de l’attraction Orbitron :


             « C’est ainsi que j’ai imaginé Orbitron. On y retrouve un style visuel ancien, comme une sorte de planétntarium à la Léonard de Vinci, mais j’y ai ajouté un éclairage au néon qui donne une apparence électrique à l’ensemble et lui donne son énergie. Ce n’est ni la Renaissance, ni le futur ; nous sommes hors du temps »


L’architecture et l’histoire créées pour ce land se rapprochent du style Steampunk. Le Steampunk est un mouvement littéraire de la fin du XXe siècle dont l’action se déroule durant la révolution industrielle du XIXe siècle. Il est inspiré des livres de Jules Verne, H.G. Wells. L’idée principale du style est que l’énergie principale soit la vapeur (Steam), et qu’elle permette de faire fonctionner tout ce qui nous entoure (à l’instar de l’électricité aujourd’hui). Les dirigeables et trains à vapeurs y sont mis en avant, et les voitures et avions sont mis en retrait. L’aspect visuel représente, dans le courant Steampunk, les mécanismes et systèmes des usines du XIXe siècle, avec des couleurs cuivrées et marrons, représentant des matériaux nobles tels que le cuivre, le laiton, le fer, le cuir ou le bois.


Les couleurs, à l’opposé des Tomorrowland, sont plus cuivrées. Ces couleurs cuivrées sont significatives du courant Steampunk, en représentant les usines et industries métallurgiques du XIXe siècle.

Les attractions, décors et scénarii du land sont inspirés des oeuvres de Jules Verne et de Léonard De Vinci :
         -une vitrine présente certaines inventions de De Vinci.
      -le roman 20 000 lieues sous les mers, avec la présence d’une réplique du Nautilus et de son intérieur¸ inspiré du film éponyme produit par Disney en 1955.
     -De la Terre à la Lune est représenté avec l’attraction Space Mountain, qui, jusqu’en 2005, proposait un voyage vers la Lune, avec l’aide du Baltimore Club, en partant depuis le canon Columbiad. Ce canon est représentatif du courant Steampunk¸ car ses rouages et mécanismes sont apparents. Beaucoup d’éléments du livre, tels que le nom du club ou le canon, sont présents dans l’attraction d’où le désir de fidélité de la part de Disney. Une référence à Georges Méliès est réalisée, avec la lune/visage du film court-métrage Le Voyage dans la Lune. En 2005, les références à Méliès disparaissent, et l’attraction propose une sorte de suite à la première partie, avec Mission 2, qui proposent d’aller plus loin que la Lune « au-delà des limites de notre système solaire, de notre galaxie, aux frontières de l’univers».
      -Les rochers et points d’eau entourant Space Mountain, Orbitron¸ et présents à l’entrée du land rappellent les romans L’île mystérieuse ou Voyage au centre de la Terre.
     -L’attraction Le Visionarium, présentée jusqu’en 2005, proposait un voyage dans le temps, depuis la période du Trias jusqu’aux années 1990, en compagnie des robots Timekeeper et Nine-Eyes, mais aussi de Jules Verne, qui découvre le futur (donc notre présent) et ses différentes avancées, qui apparaissaient dans ses livres (le voyage sur la lune, l’exploration sous-marine). Cette attraction est une évolution de l’histoire du land, en présentant le futur à Jules Verne. Cette attraction a été décidée par l’Etat français, qui obligeait d’avoir une attraction prônant la culture française et européenne, à travers la convention de 1987

La musique d’ambiance de Discoveryland est une création pour Disneyland Paris. La musique a été composée par David Tolley. Il s’agit de la seule boucle musicale créée spécialement pour Disneyland Paris.

David Tolley est un pianiste et compositeur américain. Il a connu le succès en 1985 dans l’émission de Johnny Carson, Tonight Show, où il s’est porté volontaire au pied levé pour jouer « Memories » de Cats afin de remplacer le pianiste Horatio Gutierrez qui s’était blessé juste avant. Auparavant, il a obtenu un double baccalauréat en piano et en composition, puis un master en composition à The Ohio State University. Il a, par la suite, composé des musiques pour Steven Spielberg, mais aussi pour les parcs Disney français et tokyoïte (la bande musicale pour Discoveryland, réutilisée pour un restaurant japonais). Il a également écrit la musique de sept comédies musicales. Il est réputé pour ses talents de pianiste, où il joue différents styles de musique (classique, pop, jazz). Il a sorti une trentaine d’albums.

Un petit extrait des talents pianistiques de David Tolley :

WDI a présenté au compositeur quelques esquisses du projet de Discoveryland et donné les thèmes principaux afin de le guider dans ses compositions, telles que « musique de films », « intemporalité » ou « gloire ». De plus, la musique, devant refléter aussi les romans de Jules Verne, devait avoir une consonance française. Chaque pièce qui compose la boucle a un titre, et un lien avec les autres musiques. On peut supposer un scénario durant cette boucle, mais le visiteur est libre, à travers ces titres, si il en a connaissance (soit une infime partie des visiteurs), de s’imaginer son propre scénario.


Le compositeur a écrit la musique en l’espace de six mois, et n’a pas pu faire enregistrer la musique par un orchestre. Tolley a donc enregistré ses compositions à partir d’un synthétiseur, dont la plus connue est Heavenly Flight.
Cette contrainte de temps permet à la musique de s’inscrire dans l’ambiance générale du land : l’aspect visionnaire du land est mis en valeur avec les sons synthétiques des années 90, qui renforcent le caractère imaginaire du lieu. La boucle musicale renforce aussi l’aspect magique et/ou féérique que veut transmettre WDI à travers le land.


La durée de la boucle musicale dure environ une heure. Les différentes musiques qui forment cette boucle regroupent différents thèmes en lien avec le land, le tout lié par la tonalité de Do majeur. Si la pièce ne se finit par sur la tonalité de Do majeur, il y a un fondu enchaîné pour revenir sur la tonalité de base ou sur l’harmonie désirée.

Intéressons-nous à Heavenly Flight (16:45 sur la vidéo ci-dessus).

Cette musique fait ressentir un atmosphère légèr, planant, à la limite du féérique et de l’utopique : le titre est significatif de cet atmosphère, il s’agit d’un vol céleste.

En conférence, David Tolley disait lui-même que ses mélodies étaient inspirées des mélodies Disney.

La musique se divise en 3 grandes parties :

La première partie est composée de deux thèmes distincts en Do Majeur (afin de rester sur la base tonale de toute la boucle) et une deuxième partie, qui évolue de La bémol Majeur à Do Majeur, grâce au procédé de marche harmonique.

Ces deux grandes parties permettent à la musique de raconter une histoire, un voyage dans le ciel.

La forme générale de la pièce est une forme trio, c’est-à-dire que qu’une première grande partie (1) est présentée, avec deux thèmes différents (Th.A et Th.B), une deuxième grande partie (2)(Th.C), et revient vers la première grande partie. La pièce se conclut par une Coda, une dernière partie qui conclut la pièce. Chacune des parties est enchainée grâce à des ponts.  

Pour développer brièvement et grossièrement, le Majeur désigne un caractère fort, majestueux ou joyeux, alors que le mineur représente la tristesse, la nostalgie ou la mélancolie.

Une marche harmonique et l’évolution d’une mélodie ou d’un motif musical afin de parvenir à une idée déjà présentée ou toute nouvelle.

En vert la partie 1, en rouge la partie 2, en jaune la partie 1 reprise.

Dans la 1e partie, le thème A est un thème majestueux, fier, grâce à sa mélodie ascendante et sur un arpège de Do Majeur dans le registre médium, qui annonce avec force la base sur laquelle repose la musique (et la boucle en général).

Le thème B est plus léger, planant et reposant, grâce à sa mélodie aussi ascendante, mais dans un regsitre aigu, qui ne fait que de monter, et sa tonalité de La mineur.

On retrouve, toute proportion gardée, une idée que Vincent D’Indy avait évoqué dans son Cours de la Composition :

« Force et énergie, concision et netteté : tels sont à peu près invariablement les caractères d’essence masculine appartenant à la première idée : elle s’impose en rythmes vigoureux et brusques (…). La seconde idée au contraire, toute de douceur et de grâce mélodique, affecte presque toujours par sa prolixité et son indétermination modulante des allures éminemment féminines : souple et élégante (…). Telle paraît être du moins, dans les sonates comme dans la vie, la loi commune. »

Le thème A est fier et victorieux, alors que le thème B montre plus de sensibilité et de tendresse. 

La deuxième grande partie montre une sorte d’immobilité : on tourne autour des 1er, 4e et 5e degrés, on monte au degré supérieur pour faire avancer l’action ( on passe de Lab Majeur à Si Majeur), avant de revenir à la première partie !

Tout ce cheminement permet d’admirer un paysage qui évolue avant de reprendre le cours du périple proposé.

L’orchestration a un rôle important dans la narration de ce vol céleste.

Elle évolue tout au long de la pièce, afin de montrer la splendeur du paysage que l’on découvre. 

On commence par une présentation au piano accompagné de toutes les cordes, un contraste avec les flûtes qui font des contrechants rapides, avant que les instruments de la famille des cuivres apparaissent pour faire des appels, donnant un aspect de plus en majestueux et fier à cette première partie.

La deuxième partie, très légère, doit son caractère aux instruments jouant dans le registre aigu, le glockenspiel doublé et soutenu par les voix des femmes, appuyant un atmosphère doux et angélique, pour le thème et avec un contrechant  de traits rapides de la flute, rappelant le vol dans lequel nous sommes. L’orchestration redevient plus large durant le pont annonçant le retour à la première grande partie, qui relance le voyage aérien. 

Les traits rapides des cordes, appuyés des appels et contrachants des cuivres, avec un thème joué d’abord au hautbois puis au cor, permet de s’imaginer un paysage de plus en plus somptueux, imaginaire et surtout inimaginable !

Enfin, la modulation en Réb Majeur annonce l’arrivée officiel vers une terre nouvelle, que l’on cherchait à atteindre et permet de se reposer et se détendre, après un voyage mouvementé et excitant !

Mon rêve de passionné de la musique à Disneyland Paris serait de pouvoir entendre au moins une fois cette boucle musicale si fantastique dans ses thèmes et son orchestration par un orchestre, joué en live. Ainsi, même si le résultat actuel correspond parfaitement à l’aspect rétro-futuriste et utopiste de Discoveryland, ça serait aboutir le travail de David Tolley que de l’orchestrer, la diriger et la partager !

J’avoue aussi qu’une version pour quatuor de saxophones serait le pied aussi !

Certains sites m’ont été utiles pour la rédaction de cette article, dont la partie « historique » est tirée de mon mémoire, l’autre d’une analyse difficile que j’ai réalisé en 15 jours (au lieu du week end prévu) !

Ainsi, comme d’habitude, merci à Jérémie Noyer pour ses interviews (surtout celle de Tim Delaney), l’article sur Discoveryland  de David Scordia sur Chronique Disney et le livre de Didier Ghez et Alain Littaye, Disneyland Paris, de l’esquisse à la création.

Je remercie aussi Dein-DLRP et la retranscription de la conférence de David Tolley réalisé à Mayence en septembre 2014. 

Enfin, merci au site DLP Welcome pour les vidéos des musiques de Discoveryland !

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