Dans quelle mesure une attraction peut être considérée comme une oeuvre d’art ?

La réflexion m’est venue lors de la réouverture de Phantom Manor, mais aussi après avoir discuté avec quelques amis, peu consommateurs du produit Disneyland Paris : quel est l’intérêt d’une attraction de type parcours scénique, où l’on passe seulement devant des décors factices et des mannequins animés ? Pourquoi sommes-nous impressionnés par une mise en scène d’objets animés ?

C’est en parcourant Pirates of the Caribbean, qui sera principalement l’exemple de l’article, que j’ai commencé à répondre à ces interrogations, grâce à la construction des différentes scènes, ou plutôt tableaux.

Une oeuvre d’art est une série d’action accomplies par quelqu’un en vue d’un résultat. Afin de réaliser cette oeuvre d’art, le créateur doit avoir une certaine réflexion artistique et créative afin de finaliser son idée sous forme matérielle.

On ne doit pas confondre oeuvre d’art, le résultat d’une idée sous forme matérielle avec un chef d’oeuvre, soit une oeuvre réalisée à partir d’un cahier des charges complexe et contrôlée par un jury, soit une oeuvre parfaite ou très qualitative, supérieure aux oeuvres d’art. Cette deuxième définition d’un chef d’oeuvre peut paraître subjective.

La majeure partie des attractions, dans leur aspect visuel, reprend le procédé des tableaux : on a une mise en lumière, un point de fuite, des personnages mis en valeur, des mouvements décrivant l’action. Dans certaines attractions, et grâce à la technologie des Audio-Animatronics, ces mêmes personnages produisent des sons (paroles, chants ou bruits). Ces sons et gestes qu’on imagine quand on regarde le tableau devient donc réalité face à nous.

C’est à partir des premières esquisses, à travers des concept-arts, que le tableau devient oeuvre d’art.

Ce concept-art, créé par Marc Davis, représente la scène de la prison, où les pirates enfermés cherchent à obtenir les clefs de la cellule dans la gueule du chien. Dans chacune des versions de l’attraction avec cette scène, les habits, positions du personnages et mise en scène est la même (à quelques différences près de positions ou de placements). Nous avons donc 3 personnages-pirates (deux qui sourient, un qui parait fourbe) et un personnage-chien (plus neutre).

Nous voyons ce concept-art avec un peu de retrait, avec un plan large, légèrement en biais.

La ligne de fuite du concept-art vise les clefs dans la gueule du chien. Tous les personnages sont sur la droite et sont tournés vers la gauche, le bras tendu vers les clefs, pour que notre regard ne s’intéresse à rien d’autre qu’à cet élément. La lumière provient du coin haut-gauche, ce qui permet d’éclairer les pirates et la gueule légèrement en biais.

Le visiteur est totalement spectateur de la scène. La scène doit le détourner de la chute soudaine et il doit comprendre que quelque chose est étrange dans cette citadelle. De plus, l’aspect humoristique provient du fait que les rôles sont inversés : ce sont les humains qui sont emprisonnés et le chien qui est libre et qui contrôle les trois pirates.

Même si les traits sont cartoonesques, nous avons ici une oeuvre artistique poussée et réfléchie.

Walt Disney, dès les premières idées de Disneyland, travaillait avec ses collaborateurs des Studios pour créer son parc et ses attractions. C’est naturellement que l’on retrouve par exemple Marc Davis aux scénarii et aux concept arts des attractions, Pirates of the Caribbean, Jungle Cruise, It’s a Small World ou encore Haunted Mansion ou X. Atencio aux scripts de Pirates of the Caribbean ou Haunted Mansion. Ainsi, il est clair que pour Walt Disney, une attraction se devait d’être un film transcrit de manière réelle, que le spectateur devienne acteur.

Le livre de Jérémie Noyer et Mathias Dugoujon, proposé par Disneyland Paris, sur l’attraction mais aussi les entretiens avec un Empire (volume 3) en diront plus sur l’implication des Imagineers/Animateurs dans l’attraction.

En réel, la scène de la torture du maire est une des scènes les plus travaillées, avec un double point de fuite. La scène est riche en décor, en personnages, en ambiance sonore aussi !

La scène se divise entre deux points : la torture du maire et les cris de sa femme.

Carlos le maire est pendu au bout d’une corde, dans le puit. Un chef pirate se situe à sa droite et le force à parler, accompagné d’un flûtiste qui joue Yo-Ho (a pirate’s life for me). A sa gauche, un pirate qui tient la corde, suivi par 3 otages (peut-être les conseillers du maire) maintenus par un dernier pirate. Enfin, sa femme lui implore de ne pas parler depuis sa femme, derrière le puit.

Premier point de fuite, la roue en haut du puits, qui force le regard vers le maire quand il est sorti et sur sa femme quand elle hurle à sa fenêtre. Ainsi, le point parfait pour admirer la scène est lorsque le visiteur est dans l’alignement puits-fenêtre, avec une position de ce dernier légèrement en dessous de la scène. Le travail des lumières est fait en sorte d’attirer l’attention vers le haut du puits. On voit les corps de otages éclairés, ainsi que la flûte du pirate musicien. Les seuls visages éclairés sont ceux des personnages qui parlent.

Attention, toutes les attractions ne sont pas des œuvres d’art : les position des objets ne sont pas toutes stratégiques dans le but de mettre en valeur l’objet ou de raconter une histoire. Par exemple pour Studio Tram Tour, l’emplacement des objets tirés de films ou d’attractions n’est pas toujours logique et travaillé, contrairement à la scène de Catastrophe Canyon, où toute l’attention est poussée vers l’arrière du camion qui va prendre feu.

Le travail sur les lumières d’une attraction permet à certains attractions de devenir des oeuvres d’art. Ainsi la lumière devient une forme d’art, comme les arts plastiques ou la musique et contribue au résultat final d’un tableau.

L’importance de la lumière permet de faire évoluer le scénario d’une attraction. Ici, le changement d’éclairage provoque un retour en arrière.

A partir du moment où l’on cherche à mettre en valeur un objet, une situation ou à faire évoluer la narration de l’histoire, une attraction (ou une scène d’attraction) reçoit un travail conséquent, digne d’une oeuvre d’art. A partir des premières esquisses dans le concept-art, jusqu’à sa réalisation finale, tout se construit telle une peinture, une gravure, une scène de théâtre ou encore une scène de cinéma.

Attention, toutes les attractions ne sont pas automatiquement des œuvres d’art : si il n’y a pas de thématisation, ou de réflexion artistique dans la création de l’attraction, ce n’est pas une oeuvre d’art, mais un simple objet de divertissement (comme par exemple une montagne russe sans thématisation).

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